Diffusée sans relâche depuis plus de 30 ans, « Une nounou d’enfer » fait aujourd’hui partie des sitcoms cultes que l’on regarde encore avec le même plaisir. Mais derrière les rires, les tenues flamboyantes de Fran Fine et les répliques cultes de Niles, connaissez-vous vraiment les dessous de la série ? Son histoire débute bien avant son succès, au cœur des années 80 et 90, à une époque où Fran Drescher n’était encore qu’une actrice en quête de reconnaissance. Retour sur la genèse d’un phénomène télévisuel né d’un mélange de persévérance, de hasard… et d’un vol Paris–Los Angeles devenu légendaire.
Une actrice en quête de reconnaissance

Au début des années 90, Fran Drescher n’est encore qu’un visage familier d’Hollywood sans véritable succès. Elle a cette voix nasillarde inimitable, ce rire tonitruant et ce charme exubérant qui la rendent inoubliable… mais pas assez pour décrocher le premier rôle qu’elle rêve d’incarner. Aux côtés de son mari de l’époque, et partenaire de toujours, Peter Marc Jacobson, elle enchaîne les castings et les petits rôles sans jamais percer. Jacobson croit pourtant dur comme fer au talent comique de Fran et l’encourage à ne jamais renoncer. Repérée pour la première fois à la fin des années 70 dans « La fièvre du samedi soir », elle traverse les années 80 entre petits films, téléfilms oubliables et sitcoms avortées… jusqu’à ce qu’un concours de circonstances fasse basculer son destin.
En 1985, Fran décroche un rôle secondaire dans la série « Madame est servie », dans la peau d’une décoratrice excentrique. Sa prestation plaît tellement à la chaîne ABC qu’un spin-off centré sur son personnage est envisagé. Le projet, intitulé « Charmed Lives », la met en duo avec sa meilleure amie Donna Dixon (épouse de Dan Aykroyd). Trois épisodes sont tournés… mais le résultat est désastreux. Le show n’arrivera jamais à l’antenne. Cinq ans plus tard, Fran retente sa chance avec « Princesses », sur CBS, où elle partage l’affiche avec Twiggy. La sitcom, pourtant taillée pour elle, se fait écraser par « Une vie de famille » sur ABC et est annulée après un mois. Un échec de plus, mais Fran refuse d’abandonner.
Le coup du destin

C’est en 1991, lors d’un vol de retour de Paris, que tout change. Par un incroyable hasard, Fran se retrouve assise à côté de Jeff Sagansky, alors président de CBS. Son ancienne sitcom « Princesses » venait d’être annulée… mais elle ne compte pas laisser passer cette opportunité. Pendant neuf heures de vol, Fran va tout donner. Elle parle, plaisante, raconte sa vie, fait rire Jeff Sagansky — si bien qu’à l’atterrissage, il lui promet un rendez-vous à Los Angeles. Le problème ? Elle n’a aucun projet à lui proposer. Cette rencontre sera d’ailleurs rejouée dans le générique de fin d’un épisode de la saison 1 (S01E21 : « Faux départ »). Même si Fran et son mari n’ont pas encore de concept bien défini, ils en sont convaincus : pour que Fran puisse enfin connaître le succès, il lui faut une série entièrement pensée autour d’elle, où ils garderaient tous deux la main sur la création. Avant ce rendez-vous décisif avec le président de CBS, Fran choisit de faire une pause à Londres, chez son amie Twiggy Lawson, rencontrée sur le tournage de la sitcom « Princesses ». C’est là que Fran a une révélation : et si elle jouait une nounou new-yorkaise délurée qui débarque dans une famille anglaise ultra guindée ? Une sorte de ‘‘Julie Andrews du Queens’’, drôle, bruyante et terriblement attachante. Avec Jacobson, elle affine l’idée et, en 1992, le couple décroche enfin son rendez-vous avec CBS. Séduits, les dirigeants du réseau commandent un pilote, mais imposent deux scénaristes plus expérimentés, Prudence Fraser et Robert Sternin. Le quatuor s’entend à merveille et façonne un univers autour de la personnalité de Fran : les parents Sylvia et Morty, la grand-mère Yetta… Tous inspirés de la vraie vie de Drescher.
Le pilote séduit instantanément les panels de « Une nounou d’enfer » obtient les meilleurs scores de CBS depuis trois ans. Mais la chaîne s’inquiète : le personnage de Fran Fine, ouvertement juive, pourrait-il rebuter certains téléspectateurs ? Les annonceurs hésitent, Procter & Gamble en tête. CBS propose de transformer Fran en Italo-américaine. Drescher refuse catégoriquement : « Fran doit être moi. Pas une version aseptisée ». Elle aura gain de cause. Et bien lui en prit : l’identité juive de Fran deviendra une force comique et une signature culturelle du show.
Des débuts compliqués avant de devenir un phénomène mondial

Le 3 novembre 1993, « Une nounou d’enfer » débute sur CBS, dans une case difficile. Les audiences sont faibles : Fran se fait écraser par « Beverly Hills », « Unsolved Mysteries » et ABC. La série semble condamnée d’avance. Mais Jeff Sagansky refuse de lâcher l’affaire. Il convainc les filiales régionales de CBS de laisser une seconde chance à sa protégée. À l’étranger, le bouche-à-oreille prend. En Australie, la série devient un carton. Et alors que tout semblait perdu, un événement inattendu va tout changer… Au printemps 1994, Jeff Sagansky est licencié, victime des mauvais résultats de CBS. Fran perd son principal allié. Son remplaçant, Peter Tortorici, se montre pourtant conquis par la série. « Je connais le nom de tous les téléspectateurs qui ont regardé CBS cette année. Les yeux de CBS ont la conjonctivite ! » lâche-t-il avec humour. Contre toute attente, il renouvelle « Une nounou d’enfer » pour une saison 2… et la propulse le lundi à 20h, face à « Le Prince de Bel-Air » et « Melrose Place ». Fran panique, mais le pari s’avère gagnant : dès septembre 1994, « Une nounou d’enfer » devient leader de sa case horaire. Le miracle est là : le phénomène est né.
Le succès est fulgurant. Fran Drescher devient une star, adorée pour son accent new-yorkais, ses looks extravagants et son rire communicatif. Les dialogues fusent, les gags s’enchaînent, et les running gags deviennent légendaires : les repas gargantuesques de Sylvia, les piques entre Niles et C.C., l’amour impossible entre Fran et Maxwell “Sheffieeeeld !”. Chaque épisode est un petit bijou d’humour rythmé, où le spectateur attend avec impatience la moindre preuve d’amour entre la nounou et son patron. Derrière la caméra, l’ambiance est tout aussi joyeuse. Le casting est uni, les tensions inexistantes. Drescher parle d’un véritable esprit de famille — et le prouvera en retrouvant plusieurs de ses partenaires dans ses futures séries, comme «Du côté de chez Fran » (2005) ou « Happily Divorced » (2011).
Des ambitions démesurées et l’arrivée de Bill Cosby

Face à une popularité qui semble inébranlable, Fran Drescher voit grand. Avec son mari Peter Marc Jacobson, elle rêve de bâtir un véritable empire télévisuel, à l’image de Desilu, la société fondée par Lucille Ball et Desi Arnaz. Inspirés par leurs modèles, les époux imaginent « Une nounou d’enfer » comme le tremplin idéal pour développer tout un univers dérivé. Mais leurs ambitions vont rapidement se heurter à la réalité. L’idée d’un spin-off émerge dès la saison 2, alors que la série cartonne sur CBS. Le couple imagine un projet centré sur le salon de beauté de Fran et Sylvia, lieu haut en couleur où clients et habitués viendraient échanger les potins du jour. Un épisode pilote (S02E25 – « Les cheveux en quatre ») intégré à la série mère est même tourné et diffusé le 15 mai 1995, afin de tester la réaction du public. Mais c’est un désastre : humour poussif, rythme bancal, casting fade… L’épisode fait un tel flop qu’il sera supprimé des rediffusions américaines et définitivement enterré par la chaîne. Déterminés à ne pas s’arrêter là, Drescher et Jacobson tentent un nouveau coup dès la saison 3, avec un épisode spécial en version animée (S03E14 : « Le Noël d’une nounou d’enfer »), reprenant le style graphique du célèbre générique. Le projet devait donner naissance à une série dérivée diffusée le samedi matin, dans laquelle on aurait suivi les aventures cartoon de Fran et des Sheffield. Mais là encore, le public n’adhère pas et l’idée est rapidement abandonnée.
Alors que « Une nounou d’enfer » règne toujours sur les lundis soirs de CBS et que Fran Drescher est devenue l’un des visages les plus populaires du petit écran, un vent de changement souffle sur la chaîne. À la tête du network, Les Moonves, nouveau président de CBS, estime que le succès de la sitcom, bien que solide, ne rapporte pas assez comparé aux mastodontes de NBC comme « Friends » ou « Seinfeld ». Son objectif : trouver la série événement qui ferait entrer CBS dans la cour des grands. C’est alors qu’il met la main sur Bill Cosby, légende de la télévision américaine, symbole de respectabilité et ancien roi de l’audience dans les années 80 avec « The Cosby Show ». Pour l’attirer sur CBS, Moonves casse littéralement sa tirelire : un contrat record de 44 épisodes garantis sur deux saisons, sans même passer par la case pilote. Une folie financière pour l’époque, estimée à plus de 40 millions de dollars, censée repositionner la chaîne face à ses concurrentes. Mais pour offrir à Cosby une visibilité maximale, CBS doit lui céder la meilleure case horaire de sa grille : celle du lundi 20h… celle de « Une nounou d’enfer ». Fran et son équipe sont donc brutalement déplacés au mercredi soir, un créneau historiquement instable pour la chaîne, déjà marqué par de nombreux échecs. Le résultat est sans appel : les audiences de La Nounou plongent immédiatement. Le public fidèle du lundi ne suit pas, la concurrence est rude, et l’effet d’usure commence à se faire sentir. Ironie du sort, la nouvelle sitcom de Cosby, simplement intitulée « Cosby », se révèle loin du carton attendu. Pire encore : elle finit par faire moins d’audience que la série qu’elle a remplacée. Un fiasco qui ternira durablement la réputation de Moonves… et qui, malheureusement, entraînera « Une nounou d’enfer » dans sa chute.
Le mariage de Fran et Max signe l’arrêt de mort de la série

Lors de la diffusion de la cinquième saison, les signaux sont inquiétants : les audiences s’effritent, les critiques s’essoufflent, et la série commence à donner le sentiment de tourner en rond. CBS pousse alors Fran Drescher et Peter Marc Jacobson à faire évoluer la relation entre Fran et Mr Sheffield, un fil rouge qui tenait en haleine les fans depuis la toute première saison. C’est ainsi qu’en mai 1998, lors d’un double épisode événement (S05E22 & 23 – « Une mariée d’enfer »), Fran Fine et Maxwell Sheffield se marient enfin, sous les yeux de millions de téléspectateurs. L’épisode, véritable événement médiatique, réalise un excellent score et relance brièvement la machine. Mais très vite, l’alchimie comique qui faisait le charme du duo s’éteint. En officialisant leur relation, les scénaristes retirent à la série l’un de ses moteurs essentiels : la tension romantique. La « nounou » n’en est plus vraiment une, la dynamique de la maison Sheffield s’en trouve bouleversée, et les intrigues deviennent plus domestiques, plus convenues. Le ton léger et pétillant des débuts laisse place à un humour plus mécanique. Les audiences s’effondrent durant la saison 6, qui sera annoncée comme la dernière. CBS, peu convaincue, décide même de déprogrammer la série en mars 1999, après seulement 14 épisodes diffusés. Le public américain ne découvrira le final qu’en mai, sans avoir vu les six épisodes intermédiaires. Ces derniers seront finalement diffusés dans l’indifférence générale, en plein été, pour honorer le contrat. Malgré cette fin précipitée, « Une nounou d’enfer » entre définitivement dans la légende des sitcoms. Son mélange unique d’humour new-yorkais, de romance improbable et d’auto-dérision aura marqué toute une génération. Et plus de 30 ans après, les rires de Fran Fine continuent de résonner dans les salons du monde entier.
Des années plus tard, Fran Drescher a révélé qu’elle n’avait pas souhaité cette conclusion romantique.
En 2018, elle confiait au site australien News.com qu’elle aurait préféré une autre fin, fidèle à la dynamique originale de la série : « Cette romance a finalement conduit à la fin de la série. J’aurais écrit un excellent final de saison, mais sans changer la dynamique de la relation entre Fran et Maxwell », expliquait-elle. Et d’ajouter : « La série se serait donc terminée avec elle comme nounou des enfants, et lui comme patron, mais tous deux partageant une certaine attirance qui ne s’est jamais réalisée. C’est la chaîne qui nous l’a dicté : marier Fran et Maxwell, en espérant qu’ils puissent en tirer une dernière saison et augmenter l’audience. Ce n’était vraiment pas notre choix ». Un aveu amer mais lucide, qui confirme que si « Une nounou d’enfer » s’est arrêtée au sommet de sa gloire, c’est peut-être parce qu’on a voulu la changer… alors qu’elle était déjà parfaite telle qu’elle était.
Des retrouvailles restées inédites en France

En 2004, cinq ans après la fin de la série, la chaîne américaine Lifetime décide de surfer sur le succès des rediffusions intégrales de la série en organisant un téléfilm spécial : « The Nanny Reunion : A Nosh to Remember ». Diffusé le 6 décembre 2004, ce rendez-vous inédit réunit Fran Drescher et toute la distribution originale pour un dîner placé sous le signe de la nostalgie et de la bonne humeur. Le concept est simple : Fran reçoit ses anciens partenaires chez elle, à Miami, autour d’un généreux plat de spaghettis bolognaise. Les rires fusent, les anecdotes s’enchaînent, et les souvenirs de tournage refont surface avec tendresse. Parmi les invités, on retrouve Charles Shaughnessy (Maxwell Sheffield), Lauren Lane (C.C. Babcock), Nicholle Tom (Maggie), Benjamin Salisbury (Brighton), Renée Taylor (Sylvia Fine), Ann Morgan Guilbert (Yetta) et Rachel Chagall (Valérie Toriello), tous ravis de se replonger dans l’aventure qui a marqué leur carrière. Seul Daniel Davis (Niles) manque à l’appel, retenu ce soir-là par une représentation théâtrale. Mais son absence est largement compensée par la complicité intacte du reste du casting, qui partage anecdotes, bêtisiers inédits et confidences sur le tournage. L’émission, jamais diffusée en France, reste un véritable trésor pour les fans : un moment suspendu dans le temps, empreint de rires, d’émotion et de gratitude.
Un succès en France

Diffusée pour la première fois en France le 16 janvier 1995 sur M6, « Une nounou d’enfer » connaît un succès immédiat et devient rapidement un rendez-vous familial incontournable du créneau de 20h05. Malgré plusieurs interruptions au fil des années, la chaîne diffuse l’intégralité de la série jusqu’en 2000, marquant durablement la mémoire du public. Devenue une véritable valeur sûre de la grille, la sitcom sera régulièrement rediffusée sur les chaînes du groupe M6, avant que le groupe TF1 n’en reprenne les droits en 2017. Aujourd’hui encore, près de 30 ans après sa première diffusion, la série continue de rassembler toutes les générations grâce à sa disponibilité sur TF1+ et INA Madelen. En France, seules les trois premières saisons ont eu droit à une sortie DVD, tandis qu’aux États-Unis, une intégrale complète permet aux fans de redécouvrir les aventures cultes de Fran Fine.




